Chacun un monde à part

“La plupart des gens sont empêtrés dans les rets du jugement et avides de juger encore, mais pas elle, elle est si loin de moi, elle ne questionne rien, c’est la force, c’est limpide, ça va de soi, sans discours, sans preuves, avec une telle tranquillité, Seigneur, un tel rayonnement, que ça n’a aucun sens de me demander si je l’aime, ça ne veut rien dire du tout, comme beaucoup de choses d’ailleurs, je soupçonne bien qu’au fond, depuis quelque temps, je ne comprends plus un mot de ce qu’on me raconte, et c’est un pur hasard si mes paroles rencontrent à peu près celles des autres, comme un sorte de réflexe conditionné. Il est possible, après tout, que les mots n’aient le même sens pour personne et que seule une convergence miraculeuse nous donne l’impression que nous parlons ensemble, il est possible que chacun de nous soit un monde clos, totalement fermé aux autres, que seuls mes yeux voient les objets qu’ils voient, et qu’il y ait une convergence miraculeuse quand il s’agit de les nommer, personne ne voit de têtards mais ce qu’ils voient, ils le nomment aussi “têtards”, mais c’est une hypothèse odieuse, qui multiplie l’infini à l’infini, et plonge la folie multiplicatrice au sein de l’Aleph qui craque à son tour, suinte, se fissure, nous abandonne dans l’illusion de l’unité, alors que nous sommes tous enfermés dans la solitude d’une langue étrangère.
Je n’aime pas Anna.”

JÉRÔME FERRARI, Aleph Zero

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